Laïcité : Conférence de Henri Pena-Ruiz

Publié le 18 novembre 2011

Dans le cadre de ses formations citoyennes l’ADES a demandé à H. Pena-Ruiz, philosophe, professeur, essayiste, maître de conférence à l’IEP de Paris, de venir s’exprimer sur le thème de la laïcité le mardi 7 juin 2011 à 20h30 à la Maison du Tourisme de Grenoble. H. Pena-Ruiz est spécialiste des questions de laïcité, thème qui lui a inspiré de nombreux ouvrages. Il a été en 2003 l’un des 20 membres de la commission sur la laïcité présidée par B. Stasi.

L’ADES lui avait posé trois questions :

  1. Qu’est-ce que la laïcité, s’agit-il d’un concept spécifiquement Français ? La laïcité s’est-elle progressivement inscrite dans l’histoire et quelle est sa place dans les textes fondamentaux de la République. ?
  2. Pourquoi est-elle antinomique du libéralisme ?
  3. Pourquoi est-elle absolument contraire aux valeurs de l’extrême droite ?

C’est à ces questions que H. Pena- Ruiz a tenté de répondre au cours de sa conférence dont on trouvera ci-dessous une retranscription.

Je vais essayer de définir la Laïcité. Je vais tenter de me situer de trois points de vue complémentaires, j’évoquerai l’Histoire bien sûr, la Philosophie pour évoquer les principes qui ont permis, me semble-t-il de concevoir la laïcité, d’en faire un idéal et donc de corriger l’Histoire en quelque sorte. L’histoire du rapport entre politique et religion a été tout particulièrement catastrophique dans l’Occident judéo-chrétien avant de l’être aujourd’hui dans certains pays qui sont sous domination non pas de l’Islam, car ce serait une erreur de faire l’amalgame entre la religion musulmane qui comme les autres religions peut se vivre comme un engagement spirituel et moral, mais n’implique pas  nécessairement une violence qui serait dictée à la Loi commune. Donc le rappel à l’Histoire est intéressant parce qu’aujourd’hui, on l’a vu, certaines thèses tout à fait erronées prétendent que l’Occident judéo-chrétien est une civilisation meilleure que les autres. C’est une thèse qu’un idéologue proche de Mr Bush, qui s’appelle Samuel Huntinghton a développé dans un livre très connu maintenant qui s’appelle « Le choc des civilisations », livre qui prétend qu’il y a plusieurs civilisations de par le monde mais qu’il y en une ou certaines qui sont meilleures que les autres. C’est une vieillerie idéologique du temps de la colonisation on avait vu ça, mais c’est une vieillerie qui fait son retour aujourd’hui . Donc, il est important de rappeler l’Histoire, non pas pour se gargariser du passé, mais simplement pour remettre en perspective la question de la laïcité. Il faut rappeler les principes philosophiques notamment les droits de l’être humain qui au moment de la Révolution Française par exemple ont animé la défense fondamentale de la liberté de conscience et de l’égalité de traitement des croyants, des athées et des agnostiques.

Mon but est d’expliquer, ce n’est pas d’être dans la propagande, même si je suis un homme engagé, et je ne fais pas mystère de mon engagement, mais je suis là en philosophe pour essayer de m’adresser à la raison humaine, à la capacité de réflexion, à la capacité de culture. Donc je vais faire cet exposé en trois volets, l’Histoire, la Philosophie et le Droit, et l’on débouchera sur les questions actuelles évidemment comme cela a été annoncé, ce sera l’occasion d’une discussion, d’un échange sans tabous, tout à fait libre. Merci donc aux amis de l’ADES d’avoir pris l’initiative de cette soirée, merci de la confiance qu’ils me font.

Introduction : dans quel monde vivons-nous ?

En introduction, je voudrais poser la question suivante : dans quel monde vivons-nous ? Nous vivons dans un monde où nous avons vu réapparaître les fanatismes religieux. Je devrais d’ailleurs être plus précis, dire les fanatismes politico-religieux. Par exemple en Amérique, tout récemment, l’assassin d’un médecin qui avait pratiqué une IVG a bénéficié des circonstances atténuantes parce qu’il avait effectivement tué ce médecin par conviction religieuse. Le fait qu’un pays comme l’Amérique qui se prétend la plus grande démocratie du monde ose attribuer les circonstances atténuantes à un assassin pour des motivations religieuses est consternant. Le fanatisme, il n’est pas nécessaire d’aller le chercher en Iran, il existe en Amérique du Nord dans l’état d’Arkansas, en 1983, avec des protestants « Born again » (nés à nouveau) disent-ils, c’est à dire des protestants fondamentalistes, non pas ces protestants éclairés qui, en France furent les artisans avec d’autres de l’émancipation laïque, mais ces protestants fanatiques qui interprètent la Bible de façon littérale. Donc comme dans l’ancien testament il est dit que Dieu a crée les espèces, et c’est dit sept fois, Dieu créa les animaux selon leur espèce, donc quelqu’un qui lit la Bible et ne prend pas de distance, il se dit “les espèces sont définitives, elles sont créées une fois pour toutes”. Au nom de cette lecture littérale de la Bible, les protestants « Born again » ont dit que l’enseignement de l’évolution biologique découverte par Darwin, était incompatible avec le respect de la religion. Ils ont commencé par demander que l’on cesse d’enseigner les théories darwiniennes de l’évolution biologique, ils ont été déboutés. Alors ils ont dit : il y a deux théories, la darwinienne et la nôtre, le créationnisme, la science du créationnisme. Ils ont dit que par souci d’équité, il fallait enseigner les deux théories côte à côte. A nouveau, heureusement, la cour fédérale américaine les a déboutés.

Croyances, sciences et obscurantisme

Et c’était très important, parce que si, par malheur, elle avait admis que l’on puisse mettre sur le même plan une théorie scientifique vérifiée, avérée, que la communauté des savants ne conteste plus, la théorie de l’évolution mise en œuvre par Darwin, et une croyance religieuse, cela aurait été ce que j’appelle de l’obscurantisme. Alors parfois, des gens me disent, « mais après tout la science n’est-elle pas une croyance ? » Non ce n’est pas une croyance. Quand je monte dans un avion, j’ose espérer que le pilote ne fait pas que croire dans les lois de la navigation mais qu’il les connaît scientifiquement. Sinon, je ne serais évidemment pas rassuré. Donc nous sommes dans une période où nous voyons renaître des obscurantismes. J’appelle obscurantisme non pas le fait de croire mais le fait de brouiller la frontière et la différence entre croire et savoir. Une chose est de croire, autre chose est de savoir. Peut-être les êtres humains ont-ils besoin de croyance, je n’entrerai pas dans ce débat. Mais le danger, n’est pas de croire, on a tous plus ou moins des croyances, le danger, c’est de confondre la croyance avec la connaissance. Je peux croire qu’un monde sans guerre adviendra un jour, je peux croire que la lutte des classes cédera la place un jour à un monde harmonieux avec l’égalité des hommes. C’est une pure croyance ! Je n’ai aucune certitude. Je dois savoir que je crois quand je crois et savoir que j’ignore quand j’ignore, et je dois savoir que je sais quand je sais. Je sais que l’eau bout à 100°, que pour stériliser un biberon, il faut le plonger dans l’eau bouillante. Ca c’est un savoir, l’eau ne bout pas à 80° mais à 100°. Mais je ne peux pas dire que Dieu existe. Si je suis croyant je peux dire que je crois que Dieu existe. La différence entre croyance et connaissance est une exigence élémentaire de lucidité. Et d’ailleurs c’est cette différence qui empêche le fanatisme. Car si quelqu’un confond sa croyance avec une connaissance scientifique, il est prêt à tout. Alors que lorsqu’il sait que ce qu’il croit n’est qu’une croyance, il a déjà un minimum de distance par rapport à sa croyance. Donc soyons clairs ! La laïcité que je vais exposer n’est pas hostile à la croyance religieuse, contrairement au contresens répandu, elle ne fait pas la guerre à la religion. Il y a dans cette salle sans aucun doute, des croyants, des athées, des agnostiques, c’est à dire des personnes qui suspendent leur jugement sur l’au-delà et sur la divinité. L’important n’est pas de ne pas croire mais de ne jamais confondre ce qui doit être distingué. La laïcité n’est pas hostile à la religion tant qu’elle reste la croyance de ceux qui croient dans leur(s) Dieu(x), mais qui ne cherchent pas à imposer à toute la sphère publique leur croyance. Je sais par une sorte d’histoire personnelle ce que peut-être le danger d’une politique qui se fonde sur une religion. Mes grands parents quittèrent l’Espagne, qui pratiquait le National-Catholicisme, l’Espagne de Franco, où au début de la guerre civile, Franco avait dit « En Espagne on est catholique ou on n’est rien ». Donc on voit bien à quelle violence peut conduire le fait de prétendre détenir « la religion » et prétendre l’imposer à tout un peuple. Le catholicisme a produit des catastrophes non pas en tant que religion, non pas en tant que spiritualité, non pas en tant que croyance libre, mais en tant que collusion entre la politique et la religion. On voit déjà ce point qui est effectivement important aujourd’hui, vous avez des racistes qui s’en prennent à l’Islam, aux musulmans, en faisant une confusion totale. En France , 99% des citoyens de confession musulmane, vous voyez que je ne dis pas les musulmans, on n’a pas à réduire un citoyen à sa religion, 99% donc, sont en parfait accord avec la République française, avec la laïcité. C’est une infime minorité qui réclame des choses inacceptables. Lorsque j’étais membre de la commission Stasi, on a acquis très vite la conviction qu’il n’y avait pas du tout de problème entre la République et les citoyens de confession musulmane. Mais Mr Sarkozy, lui, imitant Mr Le Pen a décidé qu’il y avait un problème et a désigné les musulmans comme problème pour la République. Je dénonce cette attitude du Pdt de la République, comme flirtant avec le racisme et la xénophobie. Quant à Mme Le Pen qui se découvre laïque par usurpation, lorsqu’il s’agit de montrer du doigt les citoyens de confession musulmane, a-t-elle jamais protesté contre les systèmes discriminatoires de l’Alsace-Moselle qui fait que les contribuables sont obligés de financer le culte, de salarier les ministres du culte. Je n’ai jamais entendu Marine Le Pen dire quoi que ce soit contre ce système discriminatoire. L’ai-je entendu dire quoi que ce soit contre la loi Debré qui organise le financement public des écoles privées religieuses, loi de décembre 1959 ? Autrement dit, qui oblige les contribuables à payer pour la diffusion de la religion. Imaginons seulement le contraire, que des libres-penseurs athées créent une école privée dans laquelle on va enseigner l’humanisme athée, et s’adressent à l’Etat en disant : «  donnez-nous de l’argent le caractère propre de notre école est de diffuser l’humanisme athée ». L’Etat va-t-il refuser ? S’il refuse, cela veut dire qu’il donne plus à certains citoyens qu’à d’autres, donc il bafoue le principe républicain d’égalité. Si l’égalité républicaine a un sens on ne peut pas donner d’avantage aux uns qu’aux autres. Si on donne aux catholiques, détenteurs à 92% des écoles privées religieuses, de l’argent public qui a pour origine l’impôt, payé par tous les contribuables, pas seulement par les contribuables catholiques, mais par les athées les agnostiques, les citoyens musulmans… si on leur donne de l’argent qui a une origine universelle, alors qu’ils ont un intérêt particulier, la croyance religieuse catholique n’engageant que les croyants, elle n’a donc pas à engager la totalité du peuple français. En fait on voit bien que là, lorsque Mme Le Pen ose dire que les musulmans bafouent la laïcité, elle oublie une chose, c’est que les catholiques ont, en un sens, en acceptant de l’argent public pour financer leurs écoles, bafoué la laïcité. Mais ce ne sont pas les catholiques qui ont bafoué la laïcité, c’est l’Etat Français qui au moment de la loi Debré a décidé de financer les écoles privées religieuses et non pas privées athées. Donc il y a une discrimination. Cela signifie-t-il que je sois favorable à ce que l’on finance toutes les écoles privées de toutes les confessions ? Non parce qu’à une époque où les services publics qui sont d’intérêt général, qui sont de l’intérêt de tous, sont mis à mal comme on le sait, sont en voie de privatisation en fonction des directives européennes, le traité constitutionnel pourtant rejeté par 55% du peuple français, mais imposé par le traité de Lisbonne, ce traité constitutionnel prévoit la destruction des services publics par leur privatisation. Le jour où un service public devient service privé il perd de vue la finalité essentielle d’un service public qui est l’intérêt de tous. L’école publique, l’hôpital public sont de grands services publics. Lorsqu’un croyant va dans un hôpital public, il faut qu’il soit soigné proportionnellement à ce que requiert sa maladie. S’il n’y a plus d’hôpital public parce qu’on a privatisé les hôpitaux publics comme l’a fait en grande partie Mme Bachelot, ministre de la santé qui a supprimé un grand nombre d’hôpitaux de proximité en prétendant que la République n’avait plus assez d’argent pour financer les hôpitaux de proximité, mais elle a assez d’argent pour financer les écoles religieuses , qu’est-ce que ça veut dire ? La santé est le bien de tous, qu’on soit croyant ou athée ou agnostique, on a besoin de soins. La religion n’est le bien que de certains. La religion est particulière, la santé est universelle. Etre juste, c‘est dire que l’argent public payé par tous dans l’impôt doit aller à ce qui est universel, la santé, la culture, l’éducation. Voilà le contexte dans lequel la question de la laïcité est posée. La laïcité n’est pas anti-religieuse. Etre hostile au privilège de la religion ne veut pas dire être hostile à la religion elle-même. La même hostilité pourrait se concevoir à propos de l’athéisme, comme ce fut le cas en Union Soviétique stalinienne où on fermait certaines églises orthodoxes et où l’Etat se proclamait officiellement favorable à l’athéisme laïc… Il n’était pas plus laïc de dire que l’athéisme doit être une doctrine d’Etat que de dire que la religion doit être une doctrine d’Etat. Vous voyez ce qui se joue dans la laïcité, ce n’est pas le rejet de la religion, c’est le souci de l’égalité.

La Laïcité et les droits humains

Les croyants, les athées, les agnostiques, doivent être traités de la même manière. Quand je vous regarde, je ne vois pas des croyants, des athées, des agnostiques, je vois des êtres humains qui réfléchissent, en même temps que moi. Ce qui nous est commun, m’apparaît plus évident que ce qui nous différencie. Autrement dit, ce qui me paraît très important, c’est l’unité de l’humanité, plutôt que sa division. Et à partir de là, la laïcité est l’idéal qui permet à tous les êtres humains d’être reconnus les uns et les autre de la même façon. Ce n’est pas le privilège, c’est au contraire, l’égalité de traitement. C’est la raison pour laquelle,lorsque Mr le Pdt de la République, dans son discours de Latran ose dire « La République a besoin de croyants », je dis que c’est inacceptable. La République Française est une République Laïque. Laïque ne veut pas dire athée, cela veut dire que c’est une république qui ne privilégie ni l’athéisme, ni la croyance religieuse, mais qui considère tous les citoyennes et citoyens. Marianne l’allégorie de la République n’a pas à donner d’avantage aux croyants qu’aux athées. Lorsque Mr Sarkozy, dans l’exercice de ses fonctions, comme Président de la République dit que la République a besoin des croyants, il bafoue clairement les valeurs de la République. Il dirait cela dans sa sphère privée, en famille, avec ses proches, ça ne poserait aucune problème, il a le droit de dire tout ce qu’il veut dans sa sphère privée, mais lorsqu’il est représentant du peuple Français puisqu’il a été élu à la majorité, il se doit de respecter à égalité tous les citoyens. Sur les frontons de la République, il y a liberté, égalité, fraternité. Mr Sarkozy a bafoué l’égalité de traitement entre les Français en osant prétendre que la République a besoin de croyants. L’égalité de traitement, c’est un principe qui permet à tous de vivre ensemble en ayant le sentiment d’être respecté autant les uns que les autres. Quand un pays prétend fonder la loi commune sur la religion, il ne respecte pas la liberté des athées, et même pas d’ailleurs la liberté des autres religions. On sait que Gandhi est mort du fanatisme religieux, pourtant lorsqu’il lance le mouvement de la non violence contre l’impérialisme Anglais, il rêve d’une Inde pluri-religieuse où les Hindous, les musulmans vivraient ensemble fraternellement, mais il dit il faut que l’Inde soit laïque. C’est plutôt un syncrétisme qui anime Gandhi, mais cela le conduit effectivement à prendre le contre pied de certaines traditions religieuses : par exemple dans l’hindouisme, il y a la théorie des intouchables, selon laquelle une certaine catégorie d’êtres humains sont des parias, sont inférieurs aux autres. Gandhi prend position et dit, « je respecte l’hindouisme, mais je ne respecte pas la théorie des intouchables ». Donc, il est prêt à remettre eu question certaines croyances religieuses à partir du moment où elles portent atteinte à l’égalité des êtres humains. En Espagne, après la « Reconquista », Isabelle la catholique impose la religion catholique comme unique religion, elle dit aux juifs et aux musulmans «  vous vous convertissez ou vous quittez l ‘Espagne et si vous ne faites ni l’un ni l’autre et que vous prétendez pratiquer vote religion, ce seront les bûchers de l’Inquisition ». C’est ce que l’on appelle la tragédie de la conversion forcée. Les musulmans ne peuvent donc plus pratiquer leur religion en Espagne, pourtant du temps d’Averroès, les catholiques, eux, étaient libres de pratiquer leur religion. Ces musulmans du XI ème siècle après JC furent plus tolérants que les catholiques après la « Reconquista ». Il faut le rappeler à Mr Samuel Huntingthon qui voudrait nous faire croire que seul l’Islam est une religion dangereuse. Non ce n’est pas la religion en elle-même qui est dangereuse, ce qui l’est c’est quand la religion veut s’octroyer un pouvoir politique. Calvin à Genève bafouait les libertés, il était protestant, Isabelle la catholique en Espagne bafouait les libertés, l’Imam Khomeiny en Iran bafouait les libertés, il était musulman. Si je voulais faire bonne mesure je dirais que lorsque les colons juifs brandissent la Bible comme un titre de propriété pour empêcher les Palestiniens d’être chez eux, c’est aussi une instrumentalisation de la religion à des fins politiques. Voyez, je prends des exemples à la fois dans le passé et dans le présent. Le fanatisme politico-religieux, ce n’est pas une chose du passé, c’est aussi une chose du présent, à l’exemple de la mosquée d’Ayodhya en Inde il y a 8 ans, lorsque les Hindous édifièrent des statues à côté d’une mosquée, et au nom de l’idée qu’on n’avait pas le droit de représenter la divinité, certains musulmans fanatiques détruisirent ces effigies. Il y a eu de la part des Hindous une expédition punitive contre les musulmans lesquels s’armèrent, ces confrontations firent plusieurs centaines de morts. Le christianisme n’a pas une histoire aussi exemplaire que cela n’en déplaise à Mme Le Pen qui ose dire que le christianisme est une particularité Française et de l’Occident qui a débouché sur les Droits de l’Homme. Non ! Mme Le Pen. Le peuple chrétien, qui a inventé la notion de déicide à propos des juifs, a fait couler le sang. La prière traditionnelle des catholiques, avec cette phrase terrible « prions pour les juifs persécutés » n’a été supprimée par Vatican II qu’en 1962. Qui a inventé les bûchers de l’Inquisition ?… Tout de même, il faut rappeler l’Histoire, à ceux qui voudraient l ‘oublier. Alors évidemment, on s’acharne sur l’Islamisme politique qui est effectivement détestable mais qui ne l’est pas plus que ne le fut le catholicisme qui brûlait tout ce qui n’était pas en accord avec la religion catholique. Donc il faut que la politique se sépare de la religion, la laïcité c’est la théorie de la séparation entre la politique et la religion. Comme le disait Victor Hugo en 1850 dans une belle formule célèbre, 55 ans avant la belle loi de 1905, lui qui était croyant « Je veux l’Etat chez lui et l’Eglise chez elle ». L’Histoire dégage une leçon, il n’est jamais bon de confondre la politique et la religion…

Alors le deuxième temps c’est la philosophie. Un moment donné, il y a des êtres qui se penchent sur le problème de la liberté et disent « est-ce qu’il ne faudrait pas élaborer des principes qui vont permettre aux hommes de s’insurger contre les violences qui leur sont faites » ? et à ce moment, la théorie des droits de l’homme, des droits de l’être humain qui provient d’ailleurs d’une théorie du droit naturel développé dans l’antiquité -on trouve cela par exemple chez Cicéron, on le trouvait déjà avant dans la tragédie antique de Sophocle, à propos d’Antigone- droit naturel qui va déboucher sur la philosophie des droits de l’être humain qui va énoncer quelques principes. Le premier étant celui de la liberté : que je croie en Dieu ou que je n’y croie pas, c’est mon affaire, c’est la liberté de conscience. Elle ne peut pas être violentée et doit disposer d’elle-même. Deuxième principe : faut-il donner d’avantage aux croyants, aux athées, aux agnostiques ? Mr Sarkozy semble dire qu’il faut donner d’avantage aux croyants, il a tort. Il ne faut donner, ni plus ni moins. Egalité des droits, c’est un principe philosophique naturel qui va d’ailleurs figurer dans la grande déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 Août 1789. J’en rappelle le premier article « Les hommes (au sens générique du terme) naissent et demeurent libres et égaux en droit ». Le mot important c’est « naissent » parce que la liberté et l’égalité ne sont pas négociables, ils tiennent en effet à la dignité fondamentale de l’être humain. Dès qu’un être naît, il doit par nature se voir reconnaître la liberté et l’égalité. A partir de ce moment, si nous sommes libres et égaux dès notre naissance, il n’appartient à aucun parti politique de nous juger si nous sommes athées ou croyants. Voilà des principes à partir desquels on va pouvoir corriger l’Histoire. En Espagne par exemple, dès le XVIII ème et XIX ème siècle, des hommes vont contrer le national-catholicisme. Des penseurs comme Fernando dello Rios vont avancer en pleine Espagne catholique, le principe de la liberté de conscience : athées croyants, libre penseurs, francs-maçons… Francs-maçons, les éternels persécutés du catholicisme. Pour l’église catholique du XIXème jusqu’à la moitié du XXème siècle dire de quelqu’un qu’il est franc-maçon est une injure. Le principes philosophique de la liberté et de liberté de conscience va permettre de refonder les états sur la base de principes justes. Ainsi les tenants des religions découvrent l’importance de la laïcité quand ils sont persécutés. Mais quand ils sont dominants avec des privilèges, là, ils ne veulent pas de la laïcité.

L’argent public et les religions

Pourquoi un catholique est-il anti-laïc lorsqu’il vit en Espagne et qu’il a des privilèges sous Franco et se découvre favorable à la laïcité lorsqu’il vit en Norvège où les protestants, eux sont église d’Etat ? Mme Le Pen s’insurge contre la trop grande présence des musulmans, mais lorsqu’on lui demande si elle est pour l’abolition des privilèges dont jouissent par exemple les écoles privées catholiques, là on ne l’entend plus pour défendre la laïcité. D’ailleurs elle ne défend pas la laïcité, elle s’en empare pour donner une coloration honorable à la même idéologie détestable que celle de son père qui consiste à rejeter l’autre parce qu’il est autre. Sauf qu’elle prétend rejeter l’autre au nom des valeurs républicaines. J’ai d’ailleurs écrit à ce propos un article dans le Monde intitulé « La fausse conversion laïque de Marine Le Pen » qui ne m’a pas valu que des amis. Je ne pense pas que la laïcité puisse appartenir à un parti politique particulier. C’est un idéal qui peut être en quelque sorte, au-dessus des appartenances politiques. Un idéal qui peut être commun à des républicains. Cela dit pour aller un petit peu plus loin, on dit que l’argent public doit aller à l’intérêt commun de tous. Et ce n’est pas une façon de déposséder les croyants. Parce que ce croyant a tout intérêt à ce qu’il y ait un hôpital public où il sera soigné gratuitement du fait de la solidarité redistributive de l’impôt. Lorsque J. Jaurès en 1904, s’apprête à faire la Loi de 1905 avec A. Briand, et songe à supprimer le budget des cultes – puisque la France vivait sous le régime du Concordat (liste d’avantages consentis par l’Etat à une puissance religieuse). Ainsi l’Etat payait les prêtres comme s’ils remplissaient une fonction publique d’intérêt général au même titre que les professeurs et instituteurs – J. Jaurès donc a dit « cela n’est pas juste ! ». Quand en 1905 dans l’article 2 de la loi, on dit : « La République ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte », on dénonce le Concordat. Désormais la République ne paiera plus les prêtres. Elle ne construira plus des lieux de cultes sur fonds publics, elle dira c’est aux fidèles des différents religions de financer leurs lieux de cultes et de salarier leurs ministres des cultes. La République va se concentrer sur le social, sur ce qui est commun à tous, les hôpitaux publics, les écoles publiques, les maisons de la culture, les transports publics, l’accès à l’énergie pour tous les citoyens, autrement dit l’ensemble de ce que l’on appelle aujourd’hui encore les services publics, malheureusement mis à mal par l’Europe. Non pas par l’Europe en général, mais par la façon dont l’Europe est aujourd’hui construite, en détruisant les services publics et en privatisant. Le service public met en avant un objet social d’intérêt général, là où le service privatisé n’a qu’un souci, gagner de l’argent. Sous les 3ème et 4ème Républiques, la SNCF a fonctionné, alors que l’on produisait pourtant moins de richesse, on avait un réseau ferré beaucoup plus étendu parce qu’on considérait que la finalité sociale d’aménagement du territoire primait sur la finalité capitaliste de dégager des bénéfices, c’est cela le service public. Jaurès solidarise la question sociale et la question laïque. Dès 1903-1904 il pensait déjà à la création des retraites ouvrières. Autrement dit, il pensait déjà aux vases communicants. L’argent que l’Etat allait économiser en supprimant le budget des cultes, il pensait déjà le consacrer à la création des retraites ouvrières.

Dernier temps de l’exposé, celui du juridique. La Loi de séparation de l’église et de l’Etat prévoit que l’Etat Républicain n’a plus à s’occuper de promouvoir la religion, pas plus qu’il ne doit promouvoir l’athéisme. Il doit rester neutre. La République laïque c’est une République qui s’est recentrée sur l’intérêt général. C’est pourquoi pas un euro ne doit être consacré à la religion, mais pas un euro ne doit être consacré à la diffusion de l’humanisme. Est-ce que les francs-maçons demandent à ce que leurs temples maçonniques soient financés par l’argent public ? Non. Est-ce que les libres penseurs font de même ? Non. Le même traitement devrait être respecté pour la religion. L’Etat Républicain est neutre, il est universel. La laïcité est un idéal universaliste de justice sociale, un rempart contre le communautarisme. Qu’est-ce que le communautarisme ? C’est le fait qu’une communauté particulière de croyants, par exemple, se replie sur elle-même et se coupe du reste des autres hommes. La République Française n’est pas une mosaïque qui juxtapose les pièces de céramique de couleurs différentes. La République Française, n’est pas la juxtaposition de communautés, musulmane, catholique, franc-maçonne…, mais l’ensemble des citoyens. Le communautarisme est grave, on l’a vu par exemple quand dans le cadre de la commission Stasi quand il s’est agi de proposer l’interdiction de toute manifestation d’appartenance religieuse à l’école. C’était dans un souci de rappeler que l’école de la République met en avant ce qui est commun à tous. Les enfants y apprennent la liberté, l’autonomie de jugement, pour partager ce bien qu’est la culture universelle, et le patrimoine commun à toute l’humanité. L’école n’a pas à être le champs clos des affrontements communautaires, elle doit être préservée des manifestations qui peuvent conduire à des conflits. Quand j’étais dans la commission Stasi on avait appris que dans certaines cantines de lycées parisiens, il y avait des tables de juifs, des tables de musulmans, qui s’envoyaient des fourchettes et des couteaux à la figure, le risque était donc de consacrer les oppositions communautaires. L’école de la République est un lieu qui met en avant ce qui est commun à tous. C’est un creuset, comme le dit l’historien G. Noiriel dans son livre le « Creuset Français ».

Le Creuset français

En métallurgie, un creuset est une sorte d’entonnoir dans lequel on fait fondre des métaux différents pour faire un alliage. En général l’intérêt de faire des alliages réside dans le fait que leurs propriétés sont plus intéressantes que chacun des composants ; qu’elles soient supérieures à la somme des propriétés des métaux. Et si on disait cela de la population française, qui est constituée de vagues d’immigrations successives ? Moi-même, je suis d’origine espagnole. J’assume mes origines, je ne les oublie pas j’en suis fier, mais je suis citoyen de la République française et je ne me définis pas comme un immigré. Il n’y a pas plusieurs types de citoyens dans la République Française. Quand on pense que ce gouvernement a osé imaginer faire le distinguo entre les citoyens Français issus de l’immigration et les citoyens Français « de pure souche », mais qu’est-ce que cela veut dire ? Français de pure souche, cela ne veut rien dire. Le grand poète P. Valéry dans un très beau texte dit « la France est constituée d’un mélange de populations et ce mélange s’est fait de façon heureuse ». Alors évidemment, en période de chômage, il peut y avoir des frictions, des tensions, de la concurrence entre les mains-d’œuvre. Mais comme le disait B. Stasi dans son livre « l’Immigration, une chance pour la France », la France doit plus à l’immigration que l’inverse. En 1914 quand tous les hommes en âge de combattre allaient sur le front, qui faisait tourner les usines à l’arrière avec les femmes ? Les ouvriers Italiens, Espagnols, Polonais, Portugais… La campagne qui est faite à nouveau contre l’immigration, pas seulement par Mme Le Pen, mais par un certain gouvernement qui a eu l’audace de créer un ministère de l ‘ « Immigration et de l’Identité Nationale » est abjecte. Depuis la Révolution Française, la nationalité et l’identité Françaises ne se font plus sur un particularisme -la France fille aînée de l’Eglise comme diraient certains- mais sur une communauté de droits, liberté, égalité, fraternité dans laquelle il n’y a pas d’étrangers. Prétendre que l’immigration serait une menace pour l’identité Française comme l’insinuait l’intitulé du ministère est une honte pour notre République.

Laïcité et justice sociale

Je voudrais conclure ce trop long exposé, en vous remerciant de votre patience, sur une idée forte me semble-t-il. Nous sommes dans un monde où les populations ne cessent d’aller d’un endroit à l’autre, on parle beaucoup d’immigration, il est important que les états se définissent sur des bases universalistes qui peuvent intégrer toutes les populations dès lors qu’ils ne privilégient plus une tradition particulière. Dès lors qu’ils se fondent sur les droits de l’être humain et que la nature de la nation, n’est plus le particulier mais l’universel. A ce moment il y a une conciliation possible entre le patriotisme qui fait que l’on aime son pays et l’internationalisme qui fait qu’on reconnaît que toute autre personne a le droit de venir ici à condition qu’elle respecte les règles et les lois du pays, pas de conflit entre le national et l’international. Ceux qui gouvernent par la peur s’inventent toujours des ennemis, c’était déjà le cas avec les théoriciens nazis qui disaient que pour vivre ensemble, on a besoin de se définir contre quelqu’un. On l’a vu avec le Pdt de la République qui s’est acharné tour à tour sur les jeunes de banlieues qu’il fallait karchériser, puis sur les gens du voyage, les Roms que l’on stigmatisait, et les musulmans qui auraient fait de l’ombre à la laïcité ; enfin plus récemment à travers les propos abjectes de Mr Wauquiez sur les chômeurs en fin de droits, titulaires du RSA à 466€ par mois que l’on voudrait forcer à faire des travaux d’utilité publique parce qu’on les soupçonnerait de s’installer dans une situation d’assistés. Mr Wauquiez si vous estimez qu’on peut donner des heures de travaux d’utilité publique que ne réunissez-vous ces heures dans des postes de travail et que n’embauchez-vous ces chômeurs pour leur donner non pas ce que vous appelez avec mépris l’assistance, mais un vrai salaire authentique et la reconnaissance d’un travail effectif. Les droits sociaux conquis par les travailleurs à contre courant d’un capitalisme ultra libéral ne sont pas une assistance ou un assistanat, ce sont des droits. L’argent qui est prélevé sur les salaires qui forme les cotisations sociales ce sont les travailleurs finalement qui le donne. Il ne s’agit pas de la manne providentielle d’un état qui leur donne quelque chose qu’il pourrait ne pas donner, il ne s’agit pas de l’assistanat mais de droits. Même le vocabulaire sur ce plan est devenu scandaleux. Aujourd’hui ceux qui détruisent la justice sociale veulent réintroduire la charité en lieu et place de la solidarité. Et je ne crois pas pour ma part avoir de rejet pour les âmes charitables qui donnent ici ou là un peu d’argent , de quoi survivre à quelqu’un dans la nécessité, en revanche ce qui n’est pas acceptable c’est que la charité tienne lieu de justice sociale. Je crois que lorsque Mr Sarkozy appelle les religieux à rétablir la paix dans les banlieues qui ont été désertées par les services publics, il faut être très clair, c’est un aspect de la laïcité qui tient aussi du rapport entre laïcité et justice sociale. La charité quelle qu’elle soit ne peut tenir lieu de service public, de solidarité redistributive et de justice sociale. C’est pourquoi je voudrais terminer en disant qu’à mes yeux, entre la République sociale et la République laïque il y a un lien très étroit qui est aujourd’hui véritablement à l’ordre du jour. Mr le Président de la République, les travailleurs ne demandent pas l’aumône, ils ne demandent pas une prime (dernière invention du pouvoir) qui tomberait comme ça par décision arbitraire, ils demandent des salaires corrects qui sont la juste rémunération de leur travail. C’est le même homme, N. Sarkozy qui dit que la République a besoin des croyants et besoin du bouclier fiscal.

La laïcité n’est pas l’apanage de la France

J’ai le sentiment que la laïcité n’est pas franco-française. En Espagne, il y a un mouvement qui réclame la laïcité. En Belgique les laïcs en ont assez d’être traités comme une option parmi d’autres, ils réclament la laïcité. En Allemagne, les athées en ont assez de devoir payer l’impôt religieux, ils réclament la laïcité. En Grèce, au moment de l’entrée du pays dans le marché commun, on a supprimé la mention obligatoire de la religion sur la carte d’identité. Ceux qui voudraient nous faire honte d’être laïcs nous disent qu’on est les seuls en Europe. Je réponds : et après ? Qu’est-ce que cela peut faire que l’on soit les seuls ? En quoi la solitude nous donne-t-elle tort ? La France était seule à faire la Révolution en 1789, dans une Europe de monarchies coalisées. La solitude n‘est pas un argument de droit. C’est un fait. Mais c’est faux ! Nous ne sommes pas seuls. Par exemple Talisman Nasreen réclame la laïcité au Bengladesh, pour l’égalité des sexes, pour la liberté de l’écrivain d’écrire, pour l’émancipation des femmes et des hommes… Il ne faut pas se laisser intimider par les gens qui disent que nous sommes seuls, sous entendu, nous avons tort. Il y a de plus en plus de pays dans le monde qui découvrent les vertus de la laïcité. Parce que justement pour faire coexister des populations d’origines diverses, il faut vraiment que le cadre d’accueil soit émancipé du particulier. En France on a su en 1905 ôter les crucifix des mairies, des palais de justice et les remettre aux autorités religieuses, à charge pour elles de les replacer dans les lieux de cultes. Cet effort que la France, où pourtant le catholicisme était dominant, à fait à l’égard d’elle-même et de sa tradition, elle doit le faire à l’égard de toutes les religions. La Loi issue de la Commission Stasi ne visait pas l’Islam, ne visait pas seulement le voile, elle visait la kippa, la croix charismatique. C’est l’ensemble des religions qui devaient être reconduites à leur sphère de liberté, à leur sphère privée, leur manifestation ne devant pas envahir les édifices publics. Cet idéal de laïcité n’est pas propre à la France, j’ai même la conviction que la laïcité est de mieux en mieux comprise et acceptée. Qui peut être être contre l’égalité de traitement des croyants et des athées, contre la liberté de conscience et la consécration de la puissance publique à l’intérêt commun ? Personne. Sauf ceux qui veulent garder des privilèges bien entendu. Mais lorsque la laïcité est débarrassée des contresens et des amalgames, je crois qu’elle est comprise et acceptée.”

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