Y a-t-il une ambition pour l’Université Grenoble Savoie ?

Publié le 22 juillet 2011

Le service public de l’enseignement supérieur et de la recherche subit en France depuis quelques années, et particulièrement depuis l’arrivée de Sarkozy au pouvoir, une vaste entreprise de démantèlement et de privatisation. Les universités et organismes de recherche grenoblois n’échappent pas à ce désastre. Mais, comme si cela ne suffisait pas, d’importantes dissensions entre établissements viennent localement compliquer encore les choses, au point que ce qui se passe au niveau politique dans les universités grenobloises est incompréhensible pour qui ne suit pas de très près la vie politique universitaire Grenoble Savoie, que ce soit les citoyens lambda, ou même les personnels et les étudiants.

Ainsi, un jour on apprend que l’excellence de la recherche produite par les laboratoires fait de Grenoble un des meilleurs sites universitaires de France, ce qui ne l’empêche pas le lendemain de voir son projet d’initiative d’excellence (Idex) retoqué pour de graves insuffisances de gouvernance, et le surlendemain de voir la majorité des responsables des études doctorales (préparation aux thèses) lancer un appel au secours pour dénoncer les menaces qui pèsent sur leur dynamique collective.

Le dossier est complexe, et il n’est donc pas question dans cet article de faire une analyse détaillée de ce qui se passe dans ce secteur stratégique, mais de donner quelques informations pour préciser certains points, et notamment qu’il n’existe pas actuellement à Grenoble d’université unique, contrairement à une certaine propagande, et que cette absence d’ambition commune a conduit à ce que le projet d’Idex soit recalé, et que les études doctorales soient menacées.

Université de Grenoble : attention aux publicités mensongères

Pour qui surfe rapidement sur le web et tombe sur le site internet qui présente l’Université de Grenoble, on peut croire qu’il y a chez-nous une seule université, qui porterait donc logiquement une seule ambition pour l’enseignement et la recherche universitaire. Mais à y regarder de plus près, on voit que ce n’est pas le cas.

L’Université de Grenoble est décrite comme réunissant 6 établissements et 61 000 étudiants :

« Grenoble jouit d’une importante notoriété universitaire. Elle le doit à l’étendue et la qualité de son enseignement supérieur et de sa recherche. Le pôle “Université de Grenoble” rassemble les établissements universitaires dans une structure unique visant à rendre plus lisible le paysage universitaire grenoblois et plus visible, notamment à l’international.

Les établissements du pôle Université de Grenoble

  • Université Joseph Fourier
  • Université Pierre-Mendès-France
  • Université Stendhal
  • Université de Savoie
  • Grenoble INP
  • Institut d’études politiques de Grenoble »

Il n’y a donc pas d’Université unique de Grenoble, mais un regroupement de 6 établissements ! Le pôle qui porte ce nom (PRES « Université de Grenoble ») est une autre entité, qui se rajoute aux établissements membres, et qui n’est ni une université, ni un établissement d’enseignement supérieur et de recherche… Pas facile à comprendre pour qui n’est pas du sérail.

Et qui plus est, il y a presque autant de visions politiques pour l’avenir du site qu’il y a d’établissements membres, dissensions qui ne manquent pas d’avoir des conséquences…

Pourquoi l’échec d’Idex ?

Nous avions indiqué que le projet d’initiative d’excellence (Idex grenoblois) avait été recalé, mais pour quelles raisons ?

Le jury international délivrant les Idex juge les projets sur 12 points. Pour l’Idex grenoblois il a donné 3 notes A (meilleures), 6 notes B (moyennes) et 3 C (les moins bonnes). Les 3 notes C sont données sur :

  • Crédibilité et efficacité de la gouvernance,
  • Gouvernance : ambition, identité, transformation et structuration,
  • Qualités des modes d’allocation des ressources.

L’appréciation générale de l’initiative d’excellence précise : « La proposition a été fortement améliorée, notamment par la clarification des feuilles de route et de la politique des ressources humaines. Cependant, il n’est toujours pas apparu de vision commune d’une université unique qui rassemblerait, positionnerait et mettrait à profit les forces principales de la région de Grenoble. » (c’est nous qui soulignons)

L’incapacité des établissements du site à partager une vision commune, et idéalement à créer une université unique, a malheureusement été aidée par les responsables politiques de la Ville de Grenoble et de la Métro, qui ont encouragé des forces centrifuges. Par exemple, l’actuel Administrateur Général de Grenoble INP, Paul Jacquet, qui refuse d’engager son établissement dans une politique globale du site universitaire et est ainsi à l’origine des problèmes actuels, a été élu par les personnalités extérieures du conseil d’administration -dont la Métro- contre la majorité des personnels et étudiants. De même l’Institut d’Etudes Politiques (IEP) se détache de l’Université Pierre Mendès France, et tient une ligne politique similaire à celle de G-INP.

Derrière ce positionnement des collectivités locales, il y a la volonté du CEA de Grenoble de créer un grand pôle technologique au détriment des autres secteurs des recherches (projet GIANT). Les écologistes avaient déjà tiré le signal d’alarme au moment où l’opération GIANT avait été lancée à grand renfort médiatique par le CEA, délaissant totalement le campus de Saint Martin d’Hères. Les écologistes avaient fait une contre proposition : « le projet Global » qui réunissait toutes les thématiques de recherche et de l’enseignement supérieur et proposait un développement équilibré des différents territoires universitaires. La Métro a été particulièrement silencieuse sur l’opération GIANT, alors qu’elle aurait dû proposer un projet d’agglomération.

Quant au Ministère, loin d’aider à calmer les dissensions ou à permettre aux établissements qui le souhaitent de se rapprocher, il pratique un chantage au financement en exigeant une convergence de tous les établissements, alors qu’il sait pertinemment que cette unanimité est inatteignable tant que les actuelles équipes dirigeantes de l’IEP et de G-INP seront en place.

Malheureusement tout cela se passe de manière totalement antidémocratique, et du coup dans le secteur universitaire peu de voix s’élèvent contre ces dérives, les Conseils d’administration des établissements sont tenus à l’écart, de même que les syndicats, ce qui favorise les manœuvres en sous main.

La crise du Collège doctoral

Autre exemple des effets délétères des dissensions au sein des universités : le signal d’alarme des responsables d’écoles doctorales de Grenoble et de Savoie, qui ont alerté lors d’une conférence de presse le 13 juillet 2011 sur la situation des doctorants et les menaces qui pèsent sur le collège doctoral unique de site, qui avait réussi à se mettre en place malgré les divergences entre établissements, mais qui est rattrapé par ces problèmes de « gouvernance » du site. Cela a des conséquences pour les étudiants, puisque leur diplôme de thèse risque de ne pas être validé par le rectorat !

Face à cette situation d’une gravité extrême, les directeurs de 9 des 13 écoles doctorales des universités de Grenoble et de Savoie, des collèges doctoraux de l’Université Joseph Fourier, de l’Université de Savoie, de l’Université Stendhal ont déclaré :

« Depuis 3 ans, un processus a été engagé pour mettre en place un collège doctoral unique de l’Université de Grenoble, auquel sont rattachées les 13 écoles doctorales sur tout le spectre des recherches scientifiques, médicales, et en sciences humaines et sociales. Dans ce processus, les 3500 doctorants du site sont inscrits à l’Université de Grenoble [NDLR : cf. supra : au PRES qui porte ce nom donc].

Malgré nos nombreuses mises en garde, force est de constater qu’à ce jour les blocages politiques subsistent et que le collège doctoral unique est remis en question. Pourtant, l’enjeu d’un collège doctoral unique de l’Université de Grenoble est essentiel pour l’avenir du site Grenoble-Savoie. Les incertitudes persistantes, les messages brouillés et inquiétants qui nous parviennent, nous procurent de très vives inquiétudes pour nos doctorants, dont nous ne pouvons garantir les conditions d’inscription et de scolarité à la rentrée 2011.

Nous sommes aussi inquiets sur le sort des gestionnaires des écoles doctorales, qui accomplissent dans des conditions de plus en plus difficiles et tendues et de manière remarquable un travail d’une extrême importance pour les doctorants, et qui expriment leur lassitude devant ces atermoiements.

Nous souhaitons réaffirmer ici solennellement l’urgence de régler les difficultés et de voir s’engager les établissements de Grenoble et Savoie dans la mise en œuvre claire et sans ambiguïté du transfert des 13 écoles doctorales et du rattachement des 3500 doctorants au PRES « Université de Grenoble ».

Tout retour en arrière aurait des conséquences catastrophiques pour l’avenir et la renommée du site Grenoble-Savoie.

Sans évolution claire dans le sens que nous demandons (le sens de l’intérêt général), nous organiserons le 6 septembre prochain à 16h une assemblée générale des HDRs et des doctorants du site, pour les informer de cette situation. Nous envisageons d’y annoncer notre démission collective. »

  • Jacques Fouletier, Directeur Collège Doctoral Université Joseph Fourier
  • Dominique Gasquet, Directeur Collège Doctoral Université de Savoie
  • Chantal Massol, Directrice Collège Doctoral Université Stendhal et Ecole Doctorale Langues Littératures et Sciences Humaines
  • Jean Braun, Directeur Ecole Doctorale Terre Univers Environnement
  • Yves Chalas, Directeur Ecole Doctorale Sciences de l’Homme, du Politique et du Territoire
  • Denis Favier, Directeur Ecole Doctorale Ingénierie Matériaux Mécanique Energétique Environnement Procédés Production
  • Georges Habchi, Directeur Ecole Doctorale Sciences et Ingénierie des Systèmes, de l’Environnement et des Organisations
  • Frank Hekking, Directeur Ecole Doctorale Physique
  • Marc Savasta, Directeur Ecole Doctorale Chimie Sciences du Vivant
  • Jean-Luc Schwartz, Directeur Ecole Doctorale Ingénierie pour la Santé, la Cognition et l’Environnement
  • Pierre Tchounikine, Directeur Ecole Doctorale Mathématiques, Sciences et Technologies de l’Information, Informatique
  • Pierre Thibault, Directeur du CIES
  • Marie Christine Rousset, Chargée de Missions Relations Internationales du Collège Doctoral du PRES Université de Grenoble »

Pour une véritable ambition pour le site Grenoble Savoie

Alors, peut-on espérer que quelque chose de positif sorte de ce monde universitaire balkanisé, empilé et sectorisé qui ressemble étrangement à notre Etat national et à ses collectivités territoriales ?

Il faut croire que la construction d’une Université de Grenoble et de Savoie ne peut avancer que par coups de pied au cul, vieille technique qui a tant fait pour l’intelligence des peuples. Souhaitons donc que l’échec de l’Idex soit ce coup de pied au cul salutaire.

Il faudrait aussi un sursaut démocratique des collectivités locales afin qu’elles invitent les acteurs universitaires à se mettre enfin autour de la table pour sortir par le haut de cette crise, mais cela suppose qu’elles abandonnent leur soutien exclusif aux projets technologiques du CEA.

Si nous voulons aller vers un développement soutenable dans une Région Rurbaine en Transition ne faut-il pas se doter d’une Université et d’une recherche en ordre de marche capable d’alimenter la réflexion sur des sujets d’intérêt général, ce qui éviterait que les collectivités locales se jettent entre les mains des grands groupes privés (voir par exemple le contrat entre la Métro et Eiffage qui est un scandale) ? Il est temps d’avoir pour l’enseignement supérieur et la recherche à l’échelle Grenoble Savoie une véritable ambition politique, démocratique, écologique et solidaire.

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