La vraie raison pour laquelle le mathématicien Alexandre Grothendieck s’est retiré du monde

Publié le 28 novembre 2014

Grothendieck en 1988L’origine du retrait du mathématicien Grothendieck est rappelée sous ce titre dans un témoignage important de Laurent Zimmermann, Maître de Conférence à l’Université Paris-Diderot, paru dans Le Monde en novembre 2014.
«Dans son autobiographie non éditée Grothendieck écrit : « C’est à cette époque d’activité intense, pour une cause qui par la suite s’est avérée perdue d’avance, que se place l’épisode que je pourrais aujourd’hui appeler celui de mes adieux ».


On ne saurait être plus clair. De quelle activité intense s’agit-il ? Tout commence par un événement, que Grothendieck relate dans un paragraphe qu’il faut citer en entier : « Ça se passe vers la fin de 1977. Quelques semaines auparavant, j’avais été cité au Tribunal Correctionnel de Montpellier pour le délit d’avoir ’’gratuitement hébergé et nourri un étranger en situation irrégulière ’’ (c’est-à-dire, un étranger dont les papiers de séjour en France ne sont pas en règle). C’est à l’occasion de cette citation que j’apprenais l’existence de ce paragraphe incroyable de l’ordonnance de 1945 régissant le statut des étrangers en France, un paragraphe qui interdit à tout français de porter assistance sous quelque forme que ce soit à un étranger ’’en situation irrégulière’’. Cette loi, qui n’avait pas son analogue même en Allemagne hitlérienne à l’égard des juifs, n’avait apparemment jamais été appliquée dans son sens littéral. Par un “hasard” très étrange, j’ai eu l’honneur d’être pris comme le premier cobaye pour une première mise en vigueur de ce paragraphe unique en son genre. »
Rappelons que le père d’Alexandre Grothendieck est mort en déportation, pour mieux saisir le poids de ce que dit ce paragraphe. Après un moment de découragement, le mathématicien raconte alors comment il a décidé de se battre contre cette loi « scélérate » (c’est son terme, plusieurs fois). Voilà donc l’histoire, la véritable histoire des « adieux » d’Alexandre Grothendieck. À la fin des années 1970, il aura été confronté à cette question des sans-papiers, découvrant le caractère « scélérat » des lois sur l’immigration, cherchant à les combattre, sans trouver dans le milieu scientifique la moindre aide un peu sérieuse, alors même, dit-il, que l’ensemble de ses collègues passent leur vie à travailler avec des étrangers. L’histoire est bien différente de celle du savant fou et misanthrope. C’est celle d’un homme lucide, génial découvreur, qui est conduit à une découverte à laquelle il ne s’attendait pas et qui l’écœure : celle de la manière dont ses contemporains s’accommodent sans révolte, dans le consensus tacite, de lois insupportables pour lui. »
La mémoire d’un scientifique citoyen lucide, toujours actuelle.

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