
L’histoire du nucléaire civil français nous apprend une chose : les coûts de l’électricité nucléaire sont toujours bien supérieurs aux estimations faites au moment où la décision est prise. Le dernier exemple est évidemment Flamanville avec le lancement du nouveau réacteur EPR. Cette sous-estimation des coûts est une maladie assez française. Les observateurs disent souvent que le nombre Pi (3,14) représente le rapport entre le coût de la réalisation de l’opération par rapport au coût annoncé au moment de la décision, en France ! Ceci s’est magnifiquement vérifié par exemple pour le Grand Stade des Alpes, estimé à environ 29 M€ au départ et terminant pas loin de 100 M€.
Voilà que le Premier ministre décide de la nouvelle PPE (programmation pluriannuelle de l’énergie) par décret le 13 février, avec une grosse priorité sur le nucléaire par rapport aux énergies renouvelables.
Le problème c’est l’estimation du coût réel du développement de ce nouveau programme nucléaire qui semble largement sous-chiffrée. Une enquête approfondie menée par le journal « Alternatives économiques » arrive à cette conclusion. Si cela s’avère juste, cela condamne totalement la nouvelle PPE.
La Cour des comptes tirait déjà le signal d’alarme en septembre 2025
Voici un important extrait de l’étude d’Alternatives économiques :
« Alors que la nouvelle programmation pluriannuelle de l’énergie arbitre en faveur du nucléaire, notre enquête révèle que la note finale du programme des réacteurs EPR2 pourrait atteindre près de 250 milliards d’euros. « EDF présente son devis prévisionnel du programme EPR2 à hauteur de 72,8 milliards d’euros », titrait le 18 décembre dernier un communiqué du groupe.
Le devis définitif pour la construction d’une première série de six réacteurs nucléaires made in France sur les sites de Penly (Seine-Maritime), Gravelines (Nord) et du Bugey (Ain) de type EPR2 (environ 1 650 mégawatts de puissance) est attendu au printemps. EDF et son actionnaire, l’Etat, espèrent une décision finale d’investissement à la fin de l’année. Mais quatre ans après l’annonce de ce programme par Emmanuel Macron, le flou sur son coût reste intégral. Et loin de le dissiper, la communication d’EDF érige un triple écran de fumée. De quoi cacher le véritable montant de la facture finale ?
Euros de 2020 vs euros d’aujourd’hui.
Le premier écran de fumée touche à la métrique employée. EDF exprime son chiffrage de 72,8 milliards d’euros estimé fin 2025 en euros de 2020. Comme si les Français payaient leur baguette au prix d’il y a cinq ans. En intégrant l’inflation, la facture serait plutôt, en première approximation, de 85 milliards d’euros aux prix de 2025. Et davantage encore aux prix de 2029, date annoncée pour le premier béton du premier îlot nucléaire. Bien sûr, pour mesurer l’évolution des devis au fil du temps, il faut raisonner hors inflation, mais rien n’interdit d’exprimer les estimations précédentes en euros d’aujourd’hui.
Les estimations précédentes ? En février 2022, les six EPR2 étaient chiffrés à 51,7 milliards d’euros de 2020, un montant réévalué à 67,4 milliards d’euros de 2020 fin 2023 et désormais à 72,8 milliards d’euros de 2020. Soit + 40 % en moins de quatre ans.
Le communiqué d’EDF ne le dit pas, mais ce nouveau devis prévisionnel n’est toujours pas étayé sur les plans détaillés de l’EPR2, non finalisés. Ce qui augure de futures dérives. Il ne précise pas non plus que ce devis n’intègre pas les dépenses à prévoir à la fin du chantier pour la mise en exploitation commerciale du réacteur (essais, corrections et qualifications techniques…), ni les coûts de démantèlement. Dans le cas de Flamanville 3, ces postes amont et aval sont estimés à respectivement 2,5 et 0,4 milliards d’euros, indique la Cour des comptes. En imaginant que le premier soit divisé par deux grâce à une bonne organisation des chantiers, ces deux postes alourdiraient le coût annoncé des six EPR2 de 10 milliards d’euros. Et encore, car l’industrie nucléaire est spécialiste du dérapage. L’histoire maudite de Flamanville, dont le coût de construction a quadruplé entre 2006 et 2022 et qui a accumulé douze ans de retard, ne se répètera jamais ? Pour sa paire d’EPR en cours de réalisation à Hinkley Point, au Royaume-Uni, EDF avait annoncé en 2019 un coût compris entre 21,5 et 22,5 milliards de livres de 2015. Il est passé en 2024 à 31-34 milliards de livres de 2015, soit une hausse de 50 %.
Devis prévisionnel incomplet
Le second écran de fumée consiste ainsi à communiquer sur un devis prévisionnel non seulement incomplet mais aussi entouré de fortes marges d’incertitude. Argument au cœur de la communication de l’électricien, l’effet de série, qui consiste à tabler sur les gains tirés d’une « industrialisation » de la construction, pose particulièrement question.
S’agissant du programme EPR2 – six tranches, qui seraient suivies de huit autres –, le chiffre de 72,8 milliards d’euros de 2020 avancé par EDF intègre ainsi une baisse des coûts de l’ordre de 30 % entre les réacteurs n° 1 et 2 et les réacteurs n° 5 et 6. Si tel devait être le cas, ce serait une rupture. Comme l’a rappelé un article d’Ange Blanchard, doctorant en économie du climat, malgré la taille et la standardisation exceptionnelles du parc électronucléaire français, ses coûts de construction n’ont au contraire jamais cessé de progresser entre les années 1970 et 1990. Le renforcement des exigences de sûreté en est la principale raison.
Au regard des tendances passées, des doutes pèsent sur l’ampleur des baisses de coûts envisagées entre les premiers EPR et les futurs EPR2, malgré un design simplifié au prix de renoncements sur la sûreté, tel l’abandon du principe de double enceinte de béton pour le bâtiment réacteur.
Fin 2023, EDF avait réévalué à 15,6 milliards d’euros de 2015 le coût de construction de Flamanville 3, soit, en euros d’aujourd’hui, 19 milliards d’euros. Selon l’estimation du 18 décembre dernier, un EPR2 coûterait en moyenne, toujours en euros d’aujourd’hui, 14 milliards d’euros. Cette baisse par rapport au coût de Flamanville est tout sauf acquise au regard de l’expérience passée. En imaginant que le coût d’investissement évolue non pas de 19 à 14 milliards d’euros mais à 16,5 milliards d’euros par tranche, le devis des six EPR grimperait de 85 à 99 milliards d’euros (hors frais de mise en service commercial et de démantèlement).
Enfin, et surtout, EDF communique sur des coûts d’investissement dits « overnight », c’est-à-dire comme si le réacteur était construit « en une nuit ». En gros, en calculant le prix des pièces et de la main-d’œuvre. Mais comme il s’écoule de l’ordre d’une dizaine d’années – sinon davantage – entre le moment où le chantier démarre et celui où le réacteur commence à produire et faire entrer de l’argent dans les caisses, cela entraîne des frais financiers, un peu comme avec un prêt relais quand on achète une nouvelle maison avant d’avoir pu vendre l’ancienne.
Ces frais financiers, appelés intérêts intercalaires, s’ajoutent ainsi au coût d’investissement. Dans le cas de Flamanville, ils s’élevaient à 4,2 milliards d’euros… près du quart du coût overnight. En imaginant que ces intérêts soient ramenés à 3 milliards par réacteur, sur la base d’un taux d’intérêt de 3,5 %, le taux auquel l’Etat s’endette à dix ans, cela ferait 18 milliards pour six EPR2.
Omerta sur le coût de financement
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Un troisième écran de fumée, encore plus opaque que le précédent, est l’omerta sur le coût de financement de l’investissement et sa prise en charge. Quiconque achète à crédit une voiture ou une maison sait qu’il y a un gros écart entre le prix affiché sur la pancarte et ce qu’il va devoir débourser. Et que cela dépend du taux obtenu à la banque. Pour un réacteur nucléaire, le principe est le même. S’agissant d’un investissement énorme qui se rembourse sur plusieurs décennies, le paramètre de loin le plus déterminant pour le coût final de production de l’électricité est la rémunération du capital que l’on emprunte ou que l’on immobilise.
Partons de l’hypothèse d’un programme de six EPR2, qui coûteraient en moyenne 14 milliards d’euros overnight chacun (hors frais intercalaires, hors frais de mise en service et démantèlement donc), fonctionneraient en moyenne à 85 % de leur puissance nominale (quand le facteur de charge du parc nucléaire français est de l’ordre de 68 %), seraient exploités pendant soixante ans et dont la construction durerait une dizaine d’années chacun en moyenne. Grosso modo ce qui est envisagé par EDF et qui est certainement très optimiste.
Quel serait alors le coût du capital qui permettrait d’atteindre un coût de production de l’électricité rentable ? EDF a répondu à Alternatives Economiques qu’il ne communiquait pas ce type d’informations. Elles sont de fait extrêmement sensibles. Selon les calculs de l’économiste Alain Grandjean, si EDF cherchait une rentabilité du capital de 9 %, soit la rentabilité du parc nucléaire actuel selon la Commission de régulation de l’énergie (CRE), cela impliquerait de vendre l’électricité à près de 200 euros le mégawattheure (MWh) en valeur d’aujourd’hui.
Il faudrait arriver à vendre l’électricité autour de 150 €/MWh, ce qui est strictement impossible
Avec un taux de 7 %, le taux auquel le nucléaire peut espérer emprunter sur les marchés compte tenu de son risque financier élevé, il faudrait arriver à vendre l’électricité autour de 150 €/MWh. Ce qui est strictement impossible, d’une part au regard des coûts de production de l’éolien et du solaire, plus de deux fois moins élevés, d’autre part au regard des prix de marché de l’électricité. Pour fixer un ordre d’idées, l’Etat table sur un prix de 70 €/MWh à l’horizon 2030 dans son scénario médian de transition. Actuellement, les prix sur les marchés à terme pour 2027-2029 varient de 50 à 55 €/MWh.
Il est donc crucial de parvenir à abaisser le coût de financement du programme EPR2, de manière à faire tomber le coût de production à des niveaux cohérents avec la réalité du marché. Avec par exemple un coût moyen du capital de 3,5 %, le coût de production serait ramené aux alentours de 90 €/MWh, toujours sous les mêmes hypothèses optimistes de coût d’investissement et de facteur de charge.
On comprend donc l’enjeu de la demande de la France, adressée le 19 novembre dernier à la Commission européenne, pour l’autoriser à accorder des aides d’Etat au financement des EPR. Le gouvernement demande à Bruxelles le droit d’offrir à EDF, d’une part, un prêt à taux bonifié couvrant « au moins 50 % » de l’investissement overnight, et, d’autre part, un prêt à taux zéro pour les intérêts intercalaires, autrement dit leur gratuité…
Estimation simplifiée du coût de production de l’électricité d’un EPR2 selon les principales variables de coût, en euros d’aujourd’hui par mégawattheure
* Le coût moyen d’une tranche est de 14 milliards d’euros, sa durée de construction est de dix ans, sa durée d’exploitation est de soixante ans, le facteur de charge est de 85 % et le coût du capital est de 3,5 %.
Stéphane His, président de l’association Energies renouvelables pour tous, et Alain Grandjean ont estimé à 37,5 milliards d’euros l’aide sur l’investissement overnight pour six EPR2 (montant correspondant à la différence de frais financiers entre des emprunts à 7 % et 3 %), auxquels s’ajoutent 18 milliards relatifs à la gratuité des intérêts intercalaires.
Si le prêt à taux zéro pour les intérêts intercalaires constitue une dépense budgétaire, ce n’est toutefois pas le cas du prêt bonifié sur l’investissement overnight, puisque le gouvernement compte puiser dans l’encours du Livret A. Ce prêt bonifié n’en est pas moins une aide de l’Etat sans laquelle l’EPR ne serait pas rentable et, critique Stéphane His, les deux mesures forment au total « un énorme cadeau fait à la filière nucléaire alors que les énergies renouvelables, elles, se financent aux conditions du marché, sans aides publiques au financement ». Et d’ajouter :
« L’argent à faible taux qui sera ponctionné sur le Livret A, c’est autant qui ne financera plus le logement social. »…L’opacité de la communication d’EDF ne facilite pas la bonne compréhension du sujet par les Français, ni la qualité du débat. Elle est en revanche utile aux acteurs qui ont tout à gagner d’un projet pharaonique dans lequel l’Etat semble prêt à garantir leur profit, assumer le risque et socialiser les pertes.
Mots-clefs : FInances, gouvernement, nucléaire
