IA : enfin le temps de la pédagogie ?

Publié le 5 juin 2026

C’est le titre d’un article du Café pédagogique du 1er juin 2026. L’intelligence Artificielle Générative (IA) est désormais présente dans le quotidien de beaucoup d’élèves, l’Ecole en a-t-elle réellement pris la mesure ? Enseignant, formateur, collaborateur du Café pédagogique, Jean Michel Le Baut publie un ouvrage pour nous aider à faire face, résolument, activement : par « le choix de l’intelligence pédagogique ». Par-delà les pamphlets idéologiques ou les manuels techniques, en toute conscience des défis, des risques, des possibles, le temps parait venu de déployer dans les classes les pratiques qui favoriseront tout à la fois une culture et une contre-culture de l’IA à l’Ecole.

« Face à cette double contrainte, qui consiste à intégrer profondément l’IA dans les apprentissages sans en faire un court-circuit cognitif et une entrave, l’heure est bien à l’inventivité pédagogique concrète et incarnée » (Alexandre Gefen).

« Jean-Michel Le Baut nous livre ici le premier véritable outil de formation pour toutes les enseignantes et tous les enseignants. Il nous montre même comment une bonne utilisation de l’IA permet de renforcer une authentique « pédagogie de la question » particulièrement nécessaire pour faire face aux dangers qui menacent notre démocratie. Il nous livre ainsi un ouvrage magistral, tout à la fois didactique, pédagogique et politique. » (Philippe Meirieu).

Voici de larges extraits de l’article du Café pédagogique.

« Aujourd’hui, l’IA est entrée dans la vie quotidienne des lycéens. Qu’en est-il de son usage en classe ? 

Assurément l’usage de l’IA par les jeunes est désormais massif. L’édition 2026 du Baromètre du numérique montre une accélération historique. 68 % des 12-17 ans et 73% des 18-24 ans s’en servent pour « l’aide aux devoirs ». Mais probablement à la maison plus qu’en classe, où l’exploitation pédagogique de l’outil reste encore minoritaire.

La question que vous posez est cruciale, car ce qui se joue par-delà le fossé entre l’Ecole et le monde réel, c’est la capacité de l’IA à générer, entretenir ou amplifier bien des fractures. Fracture générationnelle : la même enquête révèle que 59% des 12-17 ans et 85 % des 18-24 ans l’utilisent contre 15 % seulement des 70 ans. Fracture sociale : selon ce Baromètre, 76 % des cadres en exploitent les possibilités contre 38 % des ouvriers. Fracture géographique : en octobre 2025, l’enquête internationale TALIS 2024 révélait qu’en France, seuls 14 % des membres du personnel enseignant disaient avoir utilisé l’IA dans leur travail, contre 36 % en moyenne dans l’OCDE, et ce alors qu’environ les 3/4 l’exploitaient d’ores et déjà à Singapour. Fracture professionnelle : en février 2025, une enquête Education nationale indiquait que pour leur travail, 80 % des élèves, mais seulement 20 % des professeures et professeurs se servaient de l’IA !

Le fossé parait pour l’instant gigantesque. Et inquiétant ! Car si l’usage de l’IA par les élèves est d’ores et déjà massif, est-il pour autant transparent, assumé, pertinent ?

Le système scolaire voit généralement d’un mauvais œil les innovations technologiques : les calculatrices, les blogs, Wikipedia… et aujourd’hui l’IA. Pourquoi ?

La résistance de l’Ecole aux machines algorithmiques a des causes diverses. Domine actuellement une panique morale à l’égard du numérique : elle est entretenue par de nombreux articles et pamphlets anti IA. Un certain conservatisme structurel tend à vouloir sanctuariser l’Ecole pour la protéger de la modernité. La formation continue est pour l’instant trop faible, trop affaiblie, pour permettre la si nécessaire acculturation.

Il y a d’ailleurs des raisons légitimes de se méfier de l’IA : elle peut inciter à la paresse cognitive, elle a des effets désastreux sur l’environnement, les plateformes s’emparent tentaculairement des savoirs, des cultures, de nos données…

Je crois aussi que beaucoup de collègues perçoivent l’IA comme une menace pour leur métier, du moins pour certaines tâches qui leur semblent centrales : distribuer des connaissances, les évaluer selon des formats de type QCM, « conversationner »…

Pourtant, au cœur de notre métier, il y a des gestes et des enjeux bien plus essentiels : il s’agit aussi d’enseigner à apprendre, à interroger, à douter, à chercher, à contester, à penser, à admirer, à créer, à se relier aux autres, à désirer apprendre. Peut-être la crainte de l’IA cache-t-elle le refus de devoir assumer et déployer tout ceci activement ? Peut-être la panique morale à l’égard de l’IA constitue-t-elle à sa façon une panique pédagogique ?

L’IA suscite autant de fascination que d’inquiétude chez les enseignants. Quel point de vue défendez-vous ? 

Il me semble que ces deux positions sont l’une et l’autre à dépasser.

Céder à l’inquiétude, c’est renoncer aux possibilités de l’outil, y compris dans le domaine éducatif. C’est aussi abandonner une de nos missions : éduquer tous les élèves à des usages réfléchis et critiques de l’IA, en particulier les élèves qui par leurs origines sociales et culturelles ne disposent pas du capital numérique suffisant.

Céder à la fascination, c’est renoncer à tout esprit critique sur les limites et dérives de l’outil. C’est aussi abandonner une autre de nos missions : faire comprendre aux élèves « comment ça marche », éclairer les ressorts technologiques, économiques et culturels des machines algorithmiques, s’émanciper d’une technologie qui génère déprise sur les savoirs et emprise sur les croyances.

Bref, ni phobie ni hypnose, ni pamphlet ni dithyrambe : face à l’IA, ce qu’il nous faut, c’est de la lucidité, de la combativité et de l’agentivité !

En quoi l’IA bouleverse-t-elle le travail enseignant ? 

L’Intelligence Artificielle nous déstabilise. Elle dépossède la clergie enseignante d’un sentiment de maitrise des connaissances et de contrôle de leur diffusion. Elle oblige l’Ecole à s’interroger sur ses méthodes, de travail et d’évaluation, sur sa forme et son organisation, sur ses missions. Mais soulignons que toutes ces questions précèdent le déferlement des chatbots : elles nourrissent depuis longtemps les débats pédagogiques, le numérique et internet les ont déjà posées (souvenons-nous de la phobie scolaire à l’égard de Wikipedia !), les technologies génératives ne les rendent que plus vives et peut-être plus claires.

L’Intelligence Artificielle nous assiste aussi. Elle offre des outils pour nourrir nos cours, construire nos séquences, organiser nos plans de travail, mettre en forme nos documents, fabriquer nos évaluations, peut-être un jour évaluer à notre place … Mais soulignons immédiatement un risque : les premières études internationales montrent combien les contenus éducatifs générés par l’IA perpétuent le schéma d’enseignement traditionnel, centré sur l’enseignant et la transmission verticale, plutôt qu’ils n’impulsent une pédagogie de l’activité et de la créativité de l’élève. Autant dire qu’il va falloir consolider la formation pédagogique pour que les enseignants s’arment d’esprit critique, pour qu’ils soient capables de dépasser et refuser les propositions souvent conservatrices et stéréotypées des chatbots, pour que l’IA, cette recyclerie numérique, n’aboutisse pas à une normalisation, un appauvrissement, une régression de l’enseignement !…

Vous invitez les acteurs de l’éducation à passer à une dynamique de responsabilité. Qu’entendez-vous par là ? 

Il me semble qu’il y a trop de non-dits dans l’Ecole. Que ce soit la fabrique du cours par l’enseignant ou la réalisation du devoir par l’élève, chacun tend (depuis toujours !) à dissimuler ses processus de travail. Il nous faut aller vers une réflexion partagée : en matière d’usage de l’IA (de même d’ailleurs en matière de droit d’auteur), nous mettre d’accord sur ce qui à l’Ecole est légitime ou non. Il nous faut aussi aller vers davantage de transparence : si, enseignant ou élève, j’ai utilisé l’IA, je le dis, et j’explique les modalités, les intérêts et les limites de cette utilisation.

Il nous faut enfin aller vers davantage de contractualisation : des collègues mettent en place des chartes d’usage de l’IA qui ouvrent bien des perspectives. Ce travail de responsabilisation est nouveau : il est essentiel pour restaurer une relation de confiance et retrouver de la sérénité… »

L’Ecole face à l’IA : faire le choix de l’intelligence pédagogique, Jean-Michel Le Baut, ESF Sciences humaines, 4 juin 2026, ISBN 978-2-7101-4877-7

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