
Il est moins fréquent en France qu’aux États-Unis de changer de classe de revenus au cours de sa vie. Pourquoi la mobilité des revenus est-elle plus faible dans notre pays ? Le 4 décembre 1995, l’Observatoire des inégalités résume une analyse de l’Insee sur la particularité française de l’importance des diplômes qui figent très fortement la hiérarchie des revenus.
« En France, les inégalités de revenus se maintiennent fortement dans le temps. Pour mieux comprendre ce phénomène, nous avons étudié dans une publication récente les trajectoires de revenus (avant redistribution) sur deux décennies pour les individus âgés de 25 à 49 ans en 2003.
Près des deux tiers des 20 % des individus les plus aisés en 2003 appartiennent encore à ce groupe 18 ans plus tard. Cette persistance est particulièrement visible au sommet de l’échelle des revenus : 36 % du 1 % le plus aisé en 2003 figurent toujours parmi cette catégorie de revenus en 2021. Ainsi, selon ce critère, la mobilité des revenus au cours de la vie professionnelle apparaît en moyenne plus faible en France qu’aux États-Unis. Une fois les individus insérés sur le marché du travail, les positions sont davantage ancrées, et les opportunités de mobilité au cours de la vie professionnelle, plus faibles.
La faible mobilité intragénérationnelle des revenus peut s’expliquer par trois principaux facteurs.
Le premier tient au poids déterminant du diplôme initial, qui tend à figer les trajectoires. En France, les employeurs accordent une importance particulièrement forte au diplôme par rapport à d’autres critères (comme l’expérience, la personnalité, etc.). L’économiste Éric Maurin parle ainsi de « la valeur exorbitante que les diplômes ont fini par acquérir », notamment pour accéder aux emplois stables. Par ailleurs, l’inégalité d’accès à la formation professionnelle renforce le rôle du diplôme et freine la mobilité. Le taux d’accès à une formation qualifiante pour les adultes est faible en France, en particulier pour les contrats temporaires (taux de formation de 32 % en France contre 75 % aux États-Unis entre 2012 et 2015), limitant les possibilités de mobilité ascendante pour les plus modestes.
Deuxièmement, plusieurs études relient la faible mobilité professionnelle à la faible mobilité géographique, en raison notamment des coûts liés à la garde d’enfants et au logement. Le prix élevé de l’immobilier et le poids des droits de mutation constituent indéniablement des obstacles importants aux déménagements motivés par la recherche d’un emploi mieux rémunéré. Selon l’OCDE, la mobilité géographique des jeunes chômeurs et inactifs est ainsi particulièrement limitée en France par rapport aux autres pays riches.
Un troisième facteur réside dans les rigidités et la segmentation du marché du travail (entre emplois précaires et plus durables), elles aussi particulièrement marquées en France. L’économiste Thomas Philippon avance également la thèse d’un « capitalisme d’héritiers aux pratiques managériales conservatrices et frustrantes pour les salariés » dans lequel les évolutions de carrière sont plus rares… »
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