
Dans un livre « Service public ou barbarie » (La Découverte, mars 2026), Arnaud Bontemps, haut fonctionnaire, dresse un état des lieux inquiétant des offensives contre les services publics dans le monde. S’ils sont attaqués, c’est avant tout parce qu’ils constituent des contre-pouvoirs face à ces nouveaux gouvernements autoritaires.
L’auteur est co-porte-parole du collectif « Nos services publics » et a donné une interview à Alternatives Economiques, dont nous donnons des extraits : « Les services publics sont attaqués car ils représentent la possibilité d’un pouvoir collectif ».
En France, c’est dans une triple crise que sont plongés les services publics, entre perte de leur caractère universel, montée de la défiance et dégradation de leur attractivité. L’auteur propose d’y remédier en renversant la vision dominante des services publics : penser par les besoins plutôt que par l’austérité, valoriser l’intelligence des agents, les inciter à construire de la démocratie à tous les étages, plutôt que leur demander de seulement obéir
« Votre livre s’ouvre sur le caractère mondial de l’offensive contre les services publics. Comment l’expliquer ?
Cette offensive est théorisée. En 2024, l’actuel ministre du Budget de Donald Trump, Russell Vought, annonçait ainsi ses objectifs : « Nous voulons que les bureaucrates soient traumatisés. » Cette offensive se retrouve en Argentine, en Hongrie, en Italie… Partout, les services publics sont attaqués, d’abord parce qu’ils représentent la possibilité d’un pouvoir collectif. On le voit dans la Hongrie de Viktor Orbán avec la mise à la retraite forcée de magistrats – l’indépendance de la justice est en jeu. On le voit aux Etats-Unis où le budget de la recherche a été divisé par deux.
Les nouveaux gouvernements d’extrême droite sapent ainsi les services publics parce qu’ils ouvrent des possibilités démocratiques qui leur paraissent insupportables. En cela, ils ont peut-être mieux compris que beaucoup d’entre nous le lien entre démocratie et services publics. Les attaques de ces dirigeants s’expliquent également par le fait que les missions exercées par certaines institutions sont contraires à leur vision du monde. Les agences de protection de l’environnement en particulier sont perçues comme des adversaires de premier plan par ces dirigeants climato-négationnistes. Il en va de même des organisations œuvrant à la régulation internationale, à l’image de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) dont Donald Trump est sorti au premier jour de son second mandat.
Enfin, la fragilisation des services publics représente, pour leurs adversaires, l’avantage d’ouvrir de nouveaux marchés. Cette dynamique est mobilisée de manière assez opportuniste, variable selon les pays. Elle se manifeste, par exemple, dans l’éducation ou la santé, dont la privatisation porte sur des volumes financiers très importants.
Les services publics sont aussi en crise en France…
La situation française est distincte : l’extrême droite n’est pas au pouvoir, même si le mépris de la démocratie et la casse du service public qui l’accompagne nourrissent sa montée. La crise repose chez nous sur trois dynamiques. D’abord, elle tient à la perte du caractère universel des services publics. Bien que leurs moyens aient globalement augmenté dans les dernières décennies, les besoins de la population ont crû plus rapidement encore – sous l’effet du vieillissement de la population ou encore de la crise écologique. Ce décalage croissant libère un espace pour une remarchandisation de la réponse aux besoins, notamment à destination des personnes qui peuvent se le permettre.
Tous les secteurs sont concernés. A titre d’exemple, la part des enfants de parents diplômés dans les collèges privés sous contrats est passée de 29 % en 2003 à 40 % en 2021, alors qu’elle est restée stable dans le public. Cette perte du caractère universel des services publics – perte subventionnée par des fonds publics – contribue à l’érosion du soutien que leur apporte la population, mais aussi à une fracturation de la société.
Deuxième cercle vicieux : ce recul des services publics alimente la montée de la défiance et du sentiment d’abandon. Ce climat nourrit le vote d’extrême droite… qui n’a de cesse d’attaquer les services publics, contribuant à les faire encore reculer. Enfin, la crise se caractérise aussi par une chute d’attractivité des métiers publics. Là encore, la dynamique est auto-entretenue. Au cours des quarante dernières années, les effectifs des candidats aux concours de la fonction publique d’Etat ont été divisés par trois. Ce qui accroît la difficulté du travail, et nourrit les crises de sens et d’attractivité.
Justement, face à la perte de sens chez les travailleurs des services publics, vous proposez de réinventer le travail pour « sortir de la bureaucratie ». Comment procéder ?
« Les 5,5 millions d’agents publics sont autant de radars, de capteurs humains capables d’écouter et d’analyser les besoins de la population »
L’enjeu est de donner aux services publics une boussole claire : répondre aux besoins de la population. Pour cela, il faut non seulement sortir de l’obsession de la baisse des coûts, mais également ne pas penser que cette transformation pourra se faire par le haut. Les 5,5 millions d’agents publics constituent, à cet égard, une ressource essentielle : ils et elles sont autant de radars, de capteurs humains capables d’écouter et d’analyser les besoins de la population.
C’est une rupture avec la bureaucratie. Certes, chez le sociologue Max Weber, ce terme n’avait rien de péjoratif. Mais une de ses caractéristiques est la tendance à nier l’individualité des agents, considérés comme des rouages d’un processus. En bout de chaîne, les citoyens tendent à devenir des objets de contrôle plus que de soin et de lien : on déploie un rapport policier à la population, depuis la traque des présumés fraudeurs aux prestations sociales jusqu’aux dispositifs bureaucratiques et soupçonneux de soutien aux agriculteurs. Sortir de la bureaucratie et répondre aux besoins de la population, c’est mettre la responsabilité des agents publics au cœur du travail. Souvenons-nous qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ce terme de « responsabilité » a remplacé celui d’« obéissance » dans le statut de la fonction publique.
L’idée est simple, mais radicale : les agents, à tous les étages de la hiérarchie, sont responsables de leurs tâches devant la société tout entière. Il faut donc, sans plus tarder, nous organiser collectivement pour repenser nos missions, réinvestir le caractère politique de notre travail, et construire les mécanismes démocratiques qui permettront d’en rendre compte aux citoyens… »
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