La confusion de l’ordre politique et de l’ordre policier, un archaïsme français

Publié le 23 octobre 2026

Sébastian Roché, directeur de recherche au CNRS et enseignant à l’UGA, tire les leçons de ce qui s’est passé le 17 octobre 2026 dans la plupart des grandes villes de France, où le maintien de l’ordre s’est effondré. Les notions de désescalade et de stricte nécessité de l’usage de la force ont disparu du vocabulaire gouvernemental, écrit le chercheur le 18 octobre dans le média « Le Temps ». La confusion de l’ordre politique et de l’ordre policier, un archaïsme français – Le Temps

« Le fiasco policier est spectaculaire. Encore un, après la finale de la coupe de l’UEFA en 2022 et ses gazages des supporters, les blessures irréversibles par l’usage des armes sublétales à Sainte-Soline ou encore pendant les grandes manifestations contre la réforme des retraites (2023). La gestion des foules par la police française en 2026 provoque des réactions atterrées à travers toute l’Europe. La cause en est une confusion entre l’ordre politique, qui procède par négociation, compromis et dialogue d’une part, et l’ordre policier, qui agit par la contrainte physique, d’autre part, une confusion qui est manifeste pour les gouvernements successifs des deux mandats d’Emmanuel Marcon. Le meilleur indicateur en est que la France compte en effet le plus grand nombre de mutilés et de tués par la police en «maintien de l’ordre» de toute l’Europe.

Comment le maintien de l’ordre s’est-il effondré en France le 17 octobre 2026 ? L’archaïsme qui conduit l’usage de la police, la manière dont elle est armée et dirigée, s’est une nouvelle fois illustré. On peut y lire un mélange d’amateurisme et d’une approche du gouvernement entièrement tournée vers l’alimentation du jeu partisan à l’approche des élections nationales de 2027.

La préoccupation gouvernementale était toute à la dramatisation, à laquelle il fallait répondre par la force. Ainsi il fallait faire passer les gauches pour les partis du désordre, et faire croire que le mouvement lycéen était le jouet de l’extrême gauche – alors que nul n’a la main sur lui – et que les adolescents n’étaient pas une jeunesse en colère mais des émeutiers organisant des «violences urbaines» puisque tels étaient les mots du premier ministre avant le 17 octobre. A cette menace supposée, contre toute évidence, le ministre de l’Intérieur, dès le début du mouvement, a répondu par une répression policière inédite, même en France.

En 15 jours, quatre mineurs ont subi des blessures irréversibles, du jamais vu – même en France

Le président et le gouvernement ont voulu jouer à fond la carte de «l’ordre, l’ordre, l’ordre», pour reprendre la phrase d’Emmanuel Macron face au mouvement des Gilets jaunes. Cela s’est traduit, au lieu d’une écoute des lycéens et d’une recherche de compromis pour apaiser le mouvement, par une stratégie guerrière qui s’est illustrée par les mots inflammatoires du ministre de l’Intérieur, qui n’ont pas d’équivalent dans l’histoire politique récente, garantissant que la police ne ferait preuve d’«aucune retenue y compris dans l’usage des armes intermédiaires», les armes à feu sublétales – grenades et balles en caoutchouc – qui en France ont mutilé plus d’une centaine de personnes depuis 2020.

Ainsi en 15 jours, quatre mineurs ont subi des blessures irréversibles, du jamais vu – même en France. Cela s’est traduit également par le placement en détention policière (garde à vue) de près de 8000 personnes, dont une majorité de mineurs. Mais il faut croire qu’après avoir mis en détention une population qui fait à peu près deux fois la taille estimée des groupuscules d’extrême gauche qu’on appelle aussi «autonomes», la police avait été à la facilité plutôt qu’au ciblage de la menace réelle, puisqu’ils ont pu piller des dizaines de magasin, incendier des bâtiments publics, des voitures, entre autres.

Les «violences urbaines», les vraies, et ses émeutiers ont rattrapé le gouvernement. Il est probable que cette stratégie de la confrontation contre la jeunesse a alimenté une colère et une radicalisation d’une partie de ses membres, et incité les Français à rejoindre les manifestations du 17 octobre en masse. Car ce sont entre 500 000 et 800 000 personnes qui y ont participé.

Des cortèges mal anticipés – trop tardivement, sans assez de renseignements

La vision politique de l’ordre et sa confusion avec l’ordre policier sont à la source d’un problème majeur de violence policière systémique. Les notions de désescalade et de stricte nécessité de l’usage de la force ne font pas partie du vocabulaire gouvernemental. Ainsi, la journée de protestation a-t-elle été mal préparée. On doit relever plusieurs failles. En amont, tout à sa stratégie de dénoncer le chaos, le gouvernement n’a pas fait les efforts suffisants pour tomber d’accord avec les organisateurs sur les trajets des manifestations déclarées. L’accord n’a eu lieu que la veille au soir à Paris, par exemple, un moment trop tardif pour que la réponse policière puisse être ajustée. Lorsque les autorités ne savent pas dialoguer, c’est la garantie de cortèges multiples, fragmentés et de heurts: cela a été le cas en 2023 avec les manifestations spontanées contre la réforme des retraites.

De plus, les remontées d’information du Renseignement territorial et des antennes de PJ n’ont pas fonctionné, elles ont probablement été mal faites, ou négligées par le ministre de l’Intérieur. Le dispositif policier s’est révélé complètement débordé à de nombreux endroits, chaotique et inutilement brutal bien souvent à défaut d’être efficace. Il ne s’agit pas d’une insurrection, même si des intrusions ont eu lieu dans quelques mairies. Au point qu’il a fallu en catastrophe appeler en renfort la CRS-8, une unité de maintien de l’ordre qui fait de l’antiémeute. En dépit des alertes multiples, la réponse policière avec des armes à feu sublétales a engendré une mutilation supplémentaire, portant le total à 5 en 3 semaines, un chiffre terrifiant. Si on ajoute à cela le bilan en termes de destructions diverses, le bilan est accablant.

Le contrôle a été perdu, ce 17 octobre

Mais pour le ministre de l’Intérieur, le dispositif de maintien de l’ordre a été bien dimensionné. Cette réponse à chaud aux critiques en fin de journée est d’autant plus surprenante que le 6 octobre dernier il déclarait: «Perdre le contrôle, c’est si vous aviez des hordes de personnes qui défilaient dans les centres-villes, qui pillaient les magasins et qui commettaient des exactions.» Exactement ce qui s’est produit le 17 octobre.

Tenter de régler les conflits sociaux de façon brutale traduit une vision archaïque de l’État. Le cacher derrière l’usage immodéré du mot «républicain» comme dans l’expression maintien de l’ordre républicain n’y change rien. Le problème de la violence en manifestation commençant avec celui des violences policières systémiques qui sont en bonne partie responsables de la crise dans laquelle se trouve enfoncé le pays. Pour apaiser une crise on a connu tactique plus fine et plus adaptée que celle qui a été employée (tirer et interpeller). Ainsi, une fois de plus, une lecture policière autoritaire a été substituée à une politique visant à rechercher le compromis avec le mouvement protestataire, ouvrant large une fenêtre aux groupes de casseurs, et à ne pas miser sur l’étouffement policier de la protestation politique.

La responsabilité de la paix publique est celle du gouvernement. La police ne peut qu’accompagner les compromis politiques qui permettent la paix publique. Elle ne peut être le socle de l’ordre politique. »

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